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| Fuente Web |
Brian Chesky, PDG de
la plate-forme de réservation d'hébergements entre particuliers,
explique sa stratégie d'extension de son offre vers le haut de gamme
en exclusivité pour « Les Echos ».
Pourquoi
lancez-vous cette offensive sur le segment haut de gamme ? Ne vous
éloigne-t-elle pas de l'économie du partage ?
Airbnb est en train
de devenir une marque très grand public. Un Parisien sur quatre l'a
déjà utilisé ! Malgré tout, nous continuons à être perçus par
certains comme une manière alternative de voyager. Ma conviction,
c'est qu'avec quelques petits ajustements, nous pouvons atteindre
tout le monde. Airbnb Plus [NDLR : une sélection des appartements
les plus haut de gamme], c'est tout ce que vous aimez à propos
d'Airbnb mais avec des assurances supplémentaires car chaque détail
est vérifié en amont. C'est ça le futur de notre produit :
toujours la même communauté - nous sommes une plate-forme
construite par les hôtes, autour de leurs initiatives - mais avec un
niveau de qualité élevé.
Les clients
doivent-ils s'attendre à une hausse des prix?
Non. Airbnb Plus et
Beyond by Airbnb [NDLR : une offre de résidences de luxe] coûteront
plus cher, mais nous renforçons aussi notre offre de chambres
individuelles chez l'habitant. Nous allons beaucoup mieux classer les
options pour ceux ayant un petit budget - avec plus de marketing pour
les cabanes dans les arbres, les yourtes, les bateaux... C'est moins
une volonté de monter en gamme que de s'étendre dans toutes les
directions.
Airbnb a été
créé il y a dix ans. Quel regard portez-vous sur la décennie
passée?
Il y a dix ans, nous
avons créé trois fonctionnalités fondamentales qui n'existaient
pas. La première est la construction de notre propre système de
paiement. On ne s'en souvient plus mais pas un seul site ne gérait
lui-même ses paiements à l'époque. Les autres places de marché,
comme Etsy ou eBay, renvoyaient leurs clients vers PayPal. Ce système
de réservation sécurisé nous a permis de créer un système
d'évaluation fiable. Sur Airbnb, vous pouvez laisser un commentaire
sur un hébergement uniquement si vous avez payé, alors que sur
TripAdvisor, vous pouviez le faire sans qu'on sache si vous étiez
réellement allé dans le lieu en question. Le troisième élément
est la création de profils : les invités veulent voir chez qui ils
vont et les hôtes qu'ils accueillent. Nous avons ainsi créé un
système de confiance, qui a débloqué la suite. Nous avons ensuite
compris qu'il fallait mieux structurer nos données afin d'améliorer
la classification des hébergements pour les flécher vers les bons
utilisateurs, segmenter notre offre avec différents niveaux de
qualité et se renforcer sur la vérification des informations.
Qu'allez-vous
faire pour mieux contrôler la qualité de vos offres?
Airbnb s'est
construit sur l'héritage d'eBay et de Craigslist : l'idée que
n'importe qui pouvait publier ce qu'il voulait. Dix ans plus tard,
nous réalisons que non, tout le monde ne doit pas pouvoir poster
n'importe quelle annonce. Nous avons refusé la majorité des 100.000
propositions d'expériences [NDRL : les activités thématiques
lancées par Airbnb en novembre 2016] que nous avons reçues, et en
avons approuvé 5.000 seulement, car nous avons des exigences de
qualité très élevées. Pour Beyond by Airbnb, nous avons repris
une version simplifiée de l'inspection en 270 points de Luxury
Retreats. Nous allons garder le principe d'ouverture pour la place de
marché centrale en permettant toujours à n'importe qui de publier
une annonce, mais nous allons aussi créer des standards plus élevés
pour les personnes voulant aller plus loin. Et nous allons mettre la
lumière sur ces hôtes-là.
Quelles
modifications allez-vous apporter à l'expérience de recherche?
Nous voulons passer
d'un modèle de recherche à la Google à un modèle de navigation à
la Netflix où vous êtes plus sur la plate-forme à traîner qu'à
rechercher activement un hébergement. Pourquoi ? Parce que la
plupart des vacanciers ne savent pas où ils veulent aller quand ils
commencent à planifier un voyage. Actuellement, nous avons une barre
de recherche qui leur dit que, dans ce cas-là, ils doivent aller
regarder ailleurs. Or je pense que ce qui nous différencie, c'est
notre capacité à recommander la bonne chose à la bonne personne.
Si vous êtes dans l'industrie hôtelière, le 'matching' ne compte
pas car tous les hôtels proposent la même chose. Chez nous, deux
appartements Airbnb peuvent être complètement différents. Ce qui
est parfait pour vous n'est pas ce qui est parfait pour moi.
Comment s'assurer
que l'expérience Airbnb reste authentique au fur et à mesure que
vous grandissez? De plus en plus d'appartements se ressemblent avec
leur mobilier Ikea…
Nous voulons que les
hôtes aient les rênes d'Airbnb, que ce soit très personnel, local,
avec de réelles connexions humaines. C'est pourquoi nous cherchons à
attirer davantage de 'super hosts', car ils ont des scores plus
élevés en termes d'interactions sociales. Du côté d'Airbnb Plus,
nous avons adopté des critères esthétiques pour s'assurer que les
maisons ne manquent pas de personnalité. Même si nous ne sommes pas
contre les managers professionnels, et qu'il n'y a pas de guerre
contre eux, nous avons établi des règles pour que les hôtes
ordinaires soient le centre de gravité de la plate-forme. C'est
important pour que nous puissions nous différencier. Nous voulons
mettre en lumière ceux qui font des choses uniques. C'est quelque
chose que j'ai appris avec Experiences, où nous avons peu de
tourisme de masse. Car nous approuvons, appuyons et encourageons les
participants à créer des activités sur mesure. Si vous voulez
prendre un bus à impériale, vous n'avez pas besoin d'Airbnb pour
ca.
Quel bilan
tirez-vous d'Expériences, un peu plus d'un an après son lancement?
C'est un immense
succès. Dans quelques années - moins d'une décennie - les
réservations d'expériences seront aussi importantes que celles
d'hébergements. La nourriture, notamment les cours de cuisine, est
ce qui marche le mieux. C'est intéressant car cela arrive en même
temps que les livraisons de nourriture à domicile du type d'Uber
Eat. Parfois, quand la technologie nous pousse dans une direction, un
rééquilibrage se fait. Nous ne sommes d'aucune manière une société
technophobe, nous avons même un petit laboratoire d'intelligence
artificielle, mais nous pensons que dans un monde de réseaux
sociaux, il y a des choses profondément humaines et analogues que
les gens désirent faire. C'est pourquoi nous n'avons pas
d'expériences solitaires : toutes nos activités nécessitent de
rencontrer d'autres personnes pendant plusieurs heures.
De plus en plus
de sites de voyage viennent sur votre terrain, celui de la location
d'appartements entre particuliers. Comment continuer à se
différencier?
Ce qui nous rend
différent, c'est que nous sommes une communauté et ce n'est le cas
d'aucune autre de ces entreprises. Il faut entretenir cette
communauté, et c'est pour ça que les programmes pour nos membres
sont très importants. Ensuite, à l'exception de TripAdvisor, nous
sommes les seuls à être vraiment engagés dans la création d'une
plate-forme de voyage intégrée avec un seul guichet, une seule
application où tout commander.
Mais vous n'avez
pas encore de vols ou d'offre de location de voitures. Vous y
réfléchissez?
Nous regardons cela
de près. Quand vous voyagez, à la fin de la journée, vous ne
pensez pas à tous les composants, vous vous demandez simplement si
le voyage était génial ou pas, et un hébergement n'est qu'une
partie du voyage. Aujourd'hui, nous avons les appartements, les
activités, les programmes pour les membres, et ensuite nous allons
ajouter des services. Nous avons déjà ajouté la réservation de
restaurants. Sans vouloir enterrer mon concurrent [NDLR : Priceline],
ils ont dépensé 1 milliard de dollars pour acquérir OpenTable et
ils ne l'ont même pas intégré à leur application.
Vous accueillez
désormais les boutique-hôtels et les maisons d'hôtes sur votre
plate-forme. Pourriez-vous aller jusqu'à inclure des hôtels
traditionnels?
L'hôtellerie de
masse ne correspond pas à notre identité aujourd'hui. Nous n'avons
pas de plans dans ce domaine à court terme. En ce qui concerne les
boutiques-hôtels, nous avons constaté que la moitié des hôtels
dans le monde étaient indépendants, et qu'une proportion
importante, notamment en Europe et en Amérique latine, étaient très
petits - plus que certains groupes possédant des propriétés que
nous proposons déjà sur notre plate-forme. Nous nous sommes
également rendu compte qu'ils payaient des commissions exorbitantes
aux agences de voyage en ligne car ils n'avaient pas le pouvoir de
négociation des groupes Hilton ou Marriot. Nous leur proposons
désormais une alternative avec un taux plus bas.
Vous avez
récemment annoncé que Airbnb ne sera pas introduit en Bourse cette
année. Pourquoi?
Nous n'avons jamais
eu l'intention de nous introduire en Bourse en 2018. La seule chose
nouvelle, c'est que je l'ai dit publiquement. Quatre raisons
justifient une IPO : un besoin de lever des fonds, une volonté de
mieux faire connaître sa marque, de réaliser des acquisitions, ou
de distribuer des dividendes aux actionnaires. Nous ne sommes pas
concernés par les trois premières raisons : nous avons plus de 5
milliards de dollars de trésorerie, nous avons racheté avec succès
des sociétés comme Luxury Retreats sans être coté, et nous
n'avons certainement pas besoin de faire connaître notre marque. Il
reste une chose : la liquidité pour les actionnaires. Nos
investisseurs se montrent patients.
Quels sont les
éléments qui pourraient vous décider à faire votre IPO?
Je viens de faire
entrer Kenneth Chenault [ancien PDG d'American Express, NDLR] au
conseil d'administration, et d'autres membres indépendants vont nous
rejoindre. Il y a beaucoup d'autres facteurs qui entrent en compte,
comme le sentiment de pouvoir institutionnaliser vos intentions, de
ne pas avoir à faire des compromis qui ne sont pas nécessaires.
Nous sommes très ouverts à l'idée de nous introduire en Bourse,
mais nous voulons être sûrs de le faire au bon moment et que ce
soit conforme avec notre objectif d'être une société du 21e
siècle. C'est-à-dire avoir une vision de long terme - que j'appelle
un horizon infini - et une influence positive sur la société.
N'avez vous pas
besoin d'un calendrier plus court-termiste?
Alors que très peu
d'entreprises technologiques survivent longtemps, je veux créer une
société durable, qui existera encore au 22e siècle. Cette mission
ne peut pas être réalisée en 15 ou 20 ans. J'ai 36 ans et je vais
continuer à faire ça pendant des décennies. Mais cela ne veut pas
dire que nous n'avons pas des objectifs de moyen ou de court terme.
L'étau de la
régulation s'est resserré ces derniers mois dans plusieurs villes.
Comprenez-vous ce besoin croissant de régulation?
Aussi fou que cela
puisse paraître, j'aime la régulation car elle signifie que nous
sommes reconnus. Les gens ne débattent plus de notre existence comme
il y a encore six ans mais de nos modalités d'existence. Nous avons
une responsabilité face aux villes, mais je suis parfois en
désaccord avec leur approche. Cela fait dix ans que nous faisons ce
métier, et nous avons déjà passé des partenariats avec 400 villes
et des accords fiscaux avec 340 municipalités. J'ai donc un certain
sens des processus qui marchent et ne marchent pas. Et ils sont assez
universels.
En 2016, vous
avez payé environ 100.000 euros de taxes à l'Etat français en
utilisant votre siège social en Irlande pour obtenir le taux
d'imposition le plus bas. Ce n'est pas illégal mais n'est-ce pas
contradictoire avec votre volonté d'être une entreprise avec une
mission sociale?
D'abord, nous
respectons toutes les lois et les régulations locales. 97 % de
l'économie Airbnb, ce sont des dizaines de milliards de dollars qui
reviennent à des gens ordinaires, les hôtes, et c'est une chose
incroyablement positive. Ensuite un demi-milliard de dollars de taxes
de séjour ont été redistribués à 340 municipalités à travers
notre système, et ce sera bientôt 1 milliard de dollars. Enfin, une
entreprise ne paie des impôts que sur son bénéfice, et le nôtre
était inférieur à 100 millions de dollars l'année dernière. Les
gouvernements nous disent que nous sommes la seule entreprise qui les
contacte en demandant à payer des impôts. Car, quand nous payons
des impôts, nous sommes reconnus, et cela nous permet de faire
partie du tissu social.

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