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Pourquoi une
organisation est-elle si difficile à transformer?
La question continue
de défier les directions générales de nombre de nos grandes
entreprises. En grande partie, la difficulté provient du fait que ce
qui fait la spécificité d’une organisation, le fait d’être un
artefact (objet artificiel) social, n’est pas reconnu. Voir
l’organisation sous cet angle, plutôt que comme une machine ou
comme un nœud de contrats, ouvre pourtant une piste intéressante et
fournit la clé manquante de la transformation.
Une organisation est
un artefact social. Kesako? Un artefact est une création
artificielle, quelque chose qui n’existe pas à l’état de
nature. Comme l’observait Herbert Simon dans son ouvrage Les
sciences de l’artificiel, la plupart de ce que nous avons autour de
nous et de ce qui nous entoure est artificiel. Même un champ labouré
est quelque chose d’artificiel, créé par l’Homme.
Les humains ne sont
pas les seuls à construire des artefacts. Sans parler de l’abeille,
bien connue, on peut citer cet oiseau d’Afrique du Sud qui
construit des nids sophistiqués permettant à des centaines
d’oiseaux d’avoir chaud la nuit. Son nom? le républicain social!
Ça ne s’invente pas.
Mais ce qui est
vraiment spécifique à l’Homme, c’est l’artefact social: c’est
une construction abstraite qui n’existe que par les croyances de
ceux qui y adhèrent. Une organisation est un exemple typique
d’artefact social. Là encore les animaux sont eux aussi capables
de s’organiser pour fonctionner collectivement: cela peut se faire
de manière relativement simple, et fonctionner à très grande
échelle, comme avec les fourmis ou les abeilles, ou de manière plus
complexe mais fonctionner à plus petite échelle, comme avec les
singes ou les éléphants. Mais l’être humain est le seul qui
puisse créer de sociétés sophistiquées à très grande échelle.
C’est ce
qu’explique Yuval Noah Harari dans son remarquable ouvrage Sapiens
en ajoutant que cette capacité explique la domination par l’Homme
du monde animal. Contre un mammouth, un homme n’a aucune chance.
Mais contre dix hommes qui savent s’organiser pour la chasse, c’est
le mammouth qui n’a plus aucune chance. Et dix mammouths contre dix
hommes n’auront aucune chance non plus, car dix mammouths restent
dix individus, tandis que dix hommes forment un groupe coordonné,
imbattable. Et si dix hommes ne suffisent pas, la fois suivante, ce
sont cent hommes, voire mille s’il le faut, qui viendront et qui
seront organisés. Et on appellera ça une armée.
La question que pose
alors Harari est la suivante: qu’est-ce qui permet à l’homme de
créer et faire fonctionner des groupes complexes? Sa réponse est
fascinante: c’est la capacité à créer une fiction collective
(qu’il appelle aussi mythe). Il ajoute: « Pour établir des
organisations complexes, il est nécessaire de convaincre des
étrangers de coopérer les uns avec les autres. Cela ne se produira
que si ces étrangers croient en des mythes partagés. »
D’après le
Larousse, un mythe est un ensemble de croyances, de représentations
idéalisées autour d’un personnage, d’un phénomène, d’un
événement historique, d’une technique et qui leur donnent une
force et une importance particulières.
L’organisation est
la forme la plus achevée de mythe collectif. Elle est parfois
idéalisée autour de son fondateur; d’événements historiques
comme des réussites, des échecs, des catastrophes; et d’une
technique, comme l’automobile et la chaîne d’assemblage de Ford.
En particulier, le mythe d’une entreprise particulière repose sur
un modèle mental de la réalité qui se traduit notamment par son
modèle d’affaire, c’est à dire une proposition de valeur, un
modèle de profit, ainsi qu’un ensemble de ressources, de processus
et de valeurs. Tout ceci traduit la façon dont l’entreprise se
représente la façon d’interagir avec son environnement, qui est
acceptée par l’ensemble des parties prenantes impliquées.
Notre réalité,
au contraire des animaux, est donc essentiellement une réalité
d’artefacts, et en particulier d’artefacts sociaux.
Comment faire qu’un
très grand nombre d’individus en arrivent à croire en des mythes
partagés? Dans la sphère économique, c’est le résultat de
l’action des entrepreneurs. On retrouve cette idée dans le 5e
principe de l’effectuation, la logique des entrepreneurs, intitulé
« le pilote dans l’avion ». En disant que l’entrepreneur est un
pilote dans l’avion, l’effectuation signifie par là qu’il
n’attend pas passivement que les événements se produisent. Il ne
souscrit pas aux croyances dominantes. Il ne voit pas l’environnement
tel qu’il est, mais tel qu’il pourrait être, ou plus
précisément, tel qu’il voudrait qu’il soit. A un mythe
dominant, il oppose un mythe alternatif qu’il construit
progressivement et s’attache à rendre réel en devant un
transformateur actif de son environnement. Et cette transformation se
fait par la création d’artefacts sociaux: produits, marchés et
bien-sûr organisations. L’action d’Elon Musk dans le spatial est
typique de cette création de mythe alternatif.
Une organisation est
donc un objet extrêmement sophistiqué. C’est bien plus qu’une
somme de contrats, eux-mêmes de bons exemples d’artefacts sociaux.
C’est une fiction complexe dans laquelle un grand nombre de parties
prenantes croit, et cette croyance est la condition de son
fonctionnement et de sa pérennité.
C’est aussi pour
cela qu’elle est difficile à transformer. Harari note en effet que
pour changer un ordre existant imaginé, nous devons d’abord croire
en un ordre imaginé alternatif.
De même que
l’entrepreneur « disrupte » une industrie existante en imaginant
un mythe collectif alternatif au mythe dominant de l’industrie, de
même la transformation d’une organisation passe-t-elle par la
création d’un mythe alternatif au mythe de l’activité
historique. Et de même que l’entrepreneur se heurte à la force de
l’industrie existante, de même la création d’un mythe
alternatif au sein d’une organisation ne va pas sans difficulté
car un conflit va nécessairement naître entre l’ancien et le
nouveau mythe. Que l’on songe à Kodak et à sa difficulté à
faire émerger le mythe d’une photographie sans film au sein d’une
entreprise qui vit de la fabrication des films.
La difficulté de la
transformation réside donc principalement dans ce conflit et sa
résolution est difficile. Mais une chose est sûre: le point de
départ de toute transformation est l’identification et la
caractérisation du mythe actuel, c’est à dire la prise de
conscience de l’identité organisationnelle et de son modèle
mental, qui sont en quelque sorte les points d’entrée dans le
système.

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